Pensées sur l'interpretation de la nature
La recherche sur l’aspect philosophique de l’œuvre de Diderot s’est à ce point développée depuis quelques décennies, que le sobriquet de philosophe que lui avaient donné ses contemporains retrouve aujourd’hui ses lettres de noblesse. Dans ce contexte, une édition de poche de ce texte fondamental ne peut être que bienvenue, en ce qu’elle met à portée de la main et rend plus accessibles les résultats de cette recherche de pointe. Colas Duflo poursuit donc avec cette édition sa démarche de mise au jour et de mise en forme de la trajectoire proprement philosophique de Diderot, démarche déjà bien entamée avec ses éditions des Bijoux indiscrets (Actes sud, 1999), du Rêve de d’Alembert (GF-Flammarion, 2003), son grand livre Diderot philosophe (Champion, 2003) et ses nombreuses collaborations à des ouvrages critiques (dont l’Encyclopédie du Rêve de d’Alembert, CNRS, 2006 n’est pas le moindre).
La lecture des Pensées sur l’interprétation de la nature n’est pas aisée, pour qui ne connaît pas au moins partiellement les débats qui en forment l’arrière-plan. Comme c’est souvent le cas, Diderot y prend la parole surtout pour répondre à des thèses auxquelles sa pensée est confrontée. Et c’est là un premier mérite de cette édition que d’offrir au lecteur une prise pour comprendre les enjeux philosophiques qui sont sous-tendus par l’écriture à la fois dense et laconique des Pensées. Celles-ci sont en effet précédées d’une introduction substantielle, accompagné de nombreuses notes et suivi d’annexes qui, ensemble, permettent d’en saisir la portée et de le situer dans le développement de la pensée scientifique. Ce à quoi on ajoutera que le texte lui-même n’a été modernisé que suffisamment pour en augmenter la lisibilité (actualisation de l’orthographe) sans rien sacrifier du style (respect de la ponctuation), style dont on sait qu’il constitue, pour Diderot, le lieu même où l’expression de la pensée atteint son plus haut degré d’achèvement.
L’introduction au texte proposée par Duflo rappelle d’une part que les Pensées sur l’interprétation de la nature, qui datent de 1753-1754, reprennent et prolongent un questionnement déjà présent dans les œuvres de jeunesse de Diderot (en particulier la Lettre sur les aveugles, 1749), approfondi grâce à son travail d’encyclopédiste, et n’ayant cessé de hanter le penseur jusqu’à la fin de sa vie (du Rêve de d’Alembert, 1769, aux Éléments de physiologie, 1774). Il s’agit, bien sûr, d’un questionnement sur la possibilité d’une explication matérialiste des phénomènes, en un sens inséparable d’une réflexion épistémologique sur la science elle-même et sur sa méthode. Ainsi, le commentaire des Pensées procède par une analyse des thèmes qui reviennent tout au long du texte : critique du modèle mathématique, relation entre observation, conjecture et expérience dans la méthode scientifique préconisée par Diderot, constitution d’un modèle de science expérimentale pour ce qui concerne les questions épistémologiques ; unité de la nature, formation et génération des êtres, définition des propriétés de la matière pour ce qui relève de l’explication matérialiste et de ses conséquences quant à l’interprétation des phénomènes. Colas Duflo prend bien soin de clarifier les positions de Diderot tout en insistant sur cet aspect crucial de sa pensée, à savoir que les conclusions que tirent les interprètes de la nature de leurs raisonnements ont d’abord et avant tout un caractère hypothétique – ce qui vaut aussi pour le « matérialisme » de l’auteur. On comprend alors que les développements que Diderot accorde aux questions de physique, de chimie ou d’astronomie doivent surtout être lus comme des illustrations de la méthode qu’il promeut.
D’autre part, l’analyse de ces enjeux est toujours faite de manière à remettre le texte dans son contexte historique. On trouve à cet égard de nombreuses remarques pertinentes sur la spécificité de la philosophie de Diderot par rapport à celle des naturalistes qui sont les interlocuteurs privilégiés des Pensées. Colas Duflo montre bien en la matière comment Diderot prend acte du développement des sciences du vivant et de la crise méthodologique et épistémologique qui en est la conséquence. Et cela le conduit à relever l’importante influence de Bacon, de Buffon et de Maupertuis sur cette période de la pensée du philosophe.
Les notes abondantes qui ponctuent le texte, mais qui sont placées à la fin de l’ouvrage de manière à donner le choix au lecteur d’en tenir compte ou non, orientent aussi la lecture sur la logique d’emprunt qui est si caractéristique de l’« éclectisme » diderotien, tout en attirant l’attention sur les déplacements de sens ou d’accent qu’occasionnent les effets de réappropriation. D’une manière générale, les notes remplissent impeccablement trois fonctions : 1) elles clarifient le sens des termes employés par Diderot en recourant aux dictionnaires de l’époque ; 2) elles fournissent toutes les informations biographiques et bibliographiques nécessaires au sujet des auteurs et des œuvres évoqués dans le texte de Diderot ; 3) elles rapportent les propos de Diderot aux écrits qui circulent, aux découvertes scientifiques qui se propagent, convoquant ainsi, outre les Bacon, Buffon et Maupertuis déjà cités, les d’Alembert, Franklin, Réaumur, etc., dont les travaux forment la matière première des Pensées. Le texte acquiert ainsi une plus grande limpidité qui rend sensible son importance philosophique.
Dans le même ordre d’idées, l’éditeur a mis en annexe trois textes auxquels Diderot fait expressément référence, mais qui sont peu accessibles aujourd’hui : deux extraits de l’Histoire naturelle de Buffon (le « Premier discours : De la manière d’étudier l’histoire naturelle » et l’« Histoire de l’âne ») et l’Essai sur la formation des corps organisés de Maupertuis. L’initiative est heureuse : elle permet, encore une fois, de donner un éclairage précis sur la façon dont les Pensées sur l’interprétation de la nature doivent être comprises, c’est-à-dire comme un véritable engagement de la part de l’auteur dans des polémiques philosophiques de première ligne, manifestant une pensée aussi profonde qu’audacieuse, tout autant qu’enracinée dans une inquiétude philosophique propre à cette période de la pensée des Lumières.
Enfin, on trouve en toute fin de volume une chronologie des vies de Diderot, Buffon et Maupertuis et une bibliographie des ouvrages critiques sur les Pensées sur l’interprétation de la nature qui permettent au lecteur de situer les textes mis à sa disposition dans leur contexte d’écriture et d’accéder rapidement à des outils d’interprétation fondamentaux.
Comme on le voit, c’est une édition des Pensées du plus haut intérêt que propose Colas Duflo, alliant les avantages d’une édition en format de poche qui rend disponible et accessible un texte qui a sa propre complexité avec ceux d’une édition de grande rigueur intellectuelle qui rend justice à sa teneur philosophique.