Les Mémoires de Saint-Simon: Lecteur virtuel et stratégies d'ériture
C’est toujours un événement quand paraît un livre sur Saint-Simon, car son œuvre superlative ne suscite pas souvent de vocation. Depuis quelques années cependant, la thèse de François Raviez, Le duc de Saint-Simon et l'écriture du Mal (Paris, Honoré Champion, 2000), l’ouvrage de Malina Stefanovska intitulé Saint-Simon, un historien dans les marges (Honoré Champion, 1998), celui même d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur Saint-Simon ou le système de la cour (Paris, Fayard, 1998), quoiqu’il fût moins inaugural sans doute, marquent peut-être un regain des études saint-simonistes, au ralenti ou en demi-sommeil depuis les grands travaux d’Yves Coirault, Georges Poisson et Dirk Van der Cruysse trente ans plus tôt. Les Mémoires de Saint-Simon, Lecteur virtuel et stratégies d’écriture de Marie-Paule de Weerdt-Pilorge prend place à leur suite en s’intéressant au rôle du lecteur dans l’œuvre, une dimension rarement étudiée par les spécialistes des Mémoires.
Soyons juste : certains lecteurs fameux de Saint-Simon ont joui à l’occasion de l’attention des érudits dans des articles ou des colloques — Barbey d’Aurevilly, Chateaubriand, Balzac, Roger Nimier même, Stendhal et Proust périodiquement. Mais à ce jeu des influences, des sources ou de l’intertexte, ce qui retient est moins le lecteur qu’une lecture, la rencontre entre deux esprits, deux visions de l’histoire ou de la société ; un phénomène en somme postérieur aux Mémoires et qui n’agit que sur leur réception. À rebours, le lecteur virtuel auquel s’intéresse Mme de Weerdt-Pilorge est anonyme, abstrait ; mais il détient le privilège exorbitant d’infléchir l’écriture pourtant secrète de l’œuvre, de s’y trouver en creux, inscrit comme la condition même du discours historique.
En s’inspirant des théoriciens de l’École de Constance, Mme de Weerdt-Pilorge définit tout d’abord le domaine « d’investigation » du lecteur virtuel en proposant le concept de « champ culturel », qui unirait l’horizon d’attente (H. R. Jauss) —lectures antérieures et genre de l’œuvre qu’on est en train de lire — et le répertoire (W. Iser) — ensemble des normes sociales, historiques et culturelles auxquelles sont soumis tant le texte que son lecteur — ; elle situe ainsi son enquête « aux confins du texte, du lecteur, de l’auteur et des normes extratextuelles » (7). Mme de Weerdt-Pilorge consacre à ce champ culturel la première partie de l’ouvrage, qu’elle complète par l’analyse des attitudes et des compétences particulières postulées par les Mémoires, notamment en matière de langue, de théologie et d’histoire générale. La deuxième partie explore les « structures intratextuelles » qui régissent l’activité du lecteur, « traces sémantiques ou syntaxiques que le lecteur peut habiter, le temps de la coopération interprétative » (8). Enfin, la troisième et dernière partie décrit les différentes « stratégies » commandant la lecture, les parcours et les rythmes que l’œuvre rend possibles par l’ordre de sa narration, mais aussi par sa mise en page, ses renvois, ou par l’espace qu’elle ménage à des pièces rapportées, bons mots et anecdotes qui la transforment en un ramas bigarré.
Grâce à l’angle particulier sous lequel elle aborde les Mémoires, Mme de Weerdt-Pilorge rencontre et renouvelle un certain nombre de questions importantes : ainsi l’idée que Saint-Simon se faisait du genre mémorial, ses modèles et ses contre-modèles — Bassompierre et Dangeau —, sont évoqués dans le cadre du champ culturel proposé par l’œuvre elle-même ; le statut du secret, qui définit face à l’histoire le projet de maints mémorialistes d’Ancien Régime, explique la perspective quasi initiatique entretenue par Saint-Simon à l’égard de son lecteur, sensible dans le préambule comme dans les passages explicatifs de la chronique ; de même la fascination — risquons le mot — de l’auteur pour les singularités se trouve réinvestie dans l’analyse des anecdotes qui sertissent les Mémoires et qui conduisent à une « lecture parcellaire » (202) de l’œuvre. Mme de Weerdt-Pilorge fait au reste dans tout son livre preuve d’une bonne connaissance des problèmes généraux posés par le genre des Mémoires, au-delà du seul Saint-Simon ; elle n’est pas à l’abri pourtant des périls qui guettent ceux qui s’aventurent sur ce terrain accidenté. Dans le second chapitre, elle se risque à une synthèse inspirée par l’ouvrage de Marie-Thérèse Hipp, Mythes et réalités (Paris, Klincksieck, 1976), qui considérait les Mémoires comme des romans encore mal dégagés de l’histoire. Le « recours au surnaturel, le recours à la Providence, l’analyse psychologique et l’anecdote » (30) sont ainsi présentées par Mme de Weerdt-Pilorge comme des caractéristiques « romanesques » des Mémoires, sans que jamais ce caractère soit problématisé — qu’est-ce que le romanesque ? — ni que des origines proprement historiques soient envisagées pour ces traits communs. Et pourtant, le fabuleux, l’analyse morale ne sont pas absents de l’historiographie antique — celle-ci particulièrement au siècle d’Auguste, précisait Fontenelle dans son Essai sur l’histoire, en pensant à Tacite.
De la seconde partie, plus technique, on retiendra particulièrement le statut de la conversation, mondaine ou familière, d’abord comme modèle pour l’écriture, ensuite comme partie des Mémoires, lors d’entretiens rapportés par Saint-Simon avec quelque interlocuteur privilégié : ce sont des pages suggestives, qui situent les Mémoires dans l’espace de la sociabilité, et leur lecteur dans un rapport de connivence nécessaire avec l’auteur. Mme de Weerdt-Pilorge souligne à juste titre dans les conversations retranscrites une tension constitutive : elles sont à la fois « le plus bel exercice de vérité auquel se livre le mémorialiste parce qu’elles sont souvent le fait d’intimes et de proches de Saint-Simon qui livrent ainsi leurs pensées et leurs sentiment comme lui-même le fait avec ses hôtes ; […] mais elles sont aussi indéniablement l’exemple parfait de l’artifice le plus consommé » (134-135). L’importance des orationes fictæ dans la théorie comme dans la pratique contemporaines de l’histoire confère à ces remarques, d’ordre grammatical et rhétorique, une indéniable portée. En revanche, en troisième partie, le chapitre sur la chronologie déçoit un peu et aurait bénéficié de lectures approfondies sur la question de l’ordre historique — on pense entre autres aux excellentes pages de Claude-Gilbert Dubois dans La conception de l’histoire en France au XVIe siècle (Paris, Nizet, 1977). L’opposition entre l’ordre chronologique et la continuité narrative qui fonde ici l’analyse nous paraît intenable, car le premier est une pure abstraction que nul historien ne peut respecter, puisqu’il doit transposer en un discours suivi des événements simultanés. Il faut donc aller au-delà des apparents bouleversements de l’ordre temporel pour tenter de saisir la syntaxe des faits comme prose de l’histoire, également soucieuse des séquences naturelles et des séries intelligibles.
Il n’est pas question d’épuiser ici la matière de l’ouvrage, on se contentera pour conclure d’en louer la sérénité, la légèreté et la clarté, d’en souligner le caractère méthodique qui contraste avec le foisonnement du massif saint-simonien — livre sage sur cette œuvre un peu folle, mais où brille parfois, comme un éclair ou comme un gemme, une formule mémorable que n’aurait pas dédaignée le duc et pair, telle cette ultime conviction « que l’infime renferme l’infini » (203) sur laquelle se clôt le dernier chapitre et notre agréable lecture.